Le 6ème sens

Publié le par albert

Ouest-France
Samedi 8 août 2010
Les humains voient la vibration de la lumière

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Guy Ropars (à gauche) et Albert Le Floch observent la vibration de la lumière en utilisant un verre polarisant et un filtre bleu. / Ouest-France


En plus d'avoir une intensité et une fréquence, la lumière a un sens de vibration. Les humains,moins forts que les abeilles et les poulpes, peuvent quand même le voir.
« Et si c'était le secret des Vikings qui sont allés en Amérique avant Christophe Colomb ? Il faudrait savoir s'ils distinguaient la polarisation du ciel : c'est-à-dire le sens de vibration de la lumière venant du soleil, de bas en haut, de gauche à droite... Si oui, ils se repéraient, donc pouvaient naviguer. » À 70 ans, le physicien rennais Albert Le Floch n'a rien perdu de son enthousiasme ni de sa curiosité scientifique.

Un tiers de gauchers de l'oeil

Avec son collègue Guy Ropars, lui aussi du laboratoire de physique des lasers de l'université de Rennes 1, ils n'ont pas encore résolu cette question des Vikings. Mais, avec d'autres chercheurs de Berkeley (Californie), ils viennent de démontrer que l'humain peut distinguer le sens de vibration de la lumière. En effet, en plus de posséder une intensité et une fréquence, la lumière d'un écran d'ordinateur, d'un téléphone portable ou celle diffusée par l'atmosphère a une direction de vibration.
Comme les chercheurs le racontent dans un article scientifique à paraître prochainement aux États-Unis, nous sommes loin des abeilles qui s'orientent grâce à la polarisation du ciel. Moins forts aussi que les poulpes, capables, pour communiquer entre eux, de modifier l'apparence lumineuse de leur tête. Mais nous avons cette sorte de sixième sens endormi.
« Prenons l'exemple d'un pêcheur qui veut voir les poissons dans l'eau, propose Albert Le Floch. La lumière qui arrive le plus horizontalement vibre parallèlement à la surface de l'eau, nous éblouit et rend la mer opaque. Il suffit de mettre des lunettes polarisantes et on voit dans l'eau. »
Avec ces mêmes lunettes, celles utilisées pour les films en 3D, on peut voir facilement l'orientation de la polarisation d'un écran, d'un téléphone portable... ou du ciel.
L'expérience marche mieux si on ajoute un filtre bleu aux lunettes. Pourquoi ? Parce que les chercheurs ont montré que nous n'étions sensibles à la polarisation que dans les bleus, car nous utilisons, à ce moment-là, les cônes bleus situés au fond de notre oeil.

Le poulpe plus fort que l'homme
Ils réussissent aussi à préciser la forme du trou microscopique que nous avons tous dans l'organisation de ces cônes. Ainsi, demain, on pourra voir les défauts qui expliquent certains problèmes de vision. Dès aujourd'hui, ceci explique pourquoi nous avons un oeil dominant que le cerveau utilise beaucoup plus que l'autre. Un tiers des humains sont gauchers de l'oeil, sans lien avec le fait d'être droitier ou gaucher. Les conséquences sont intéressantes pour les activités qui ne réclament qu'un oeil. Le tir, par exemple.

Albert Le Floch et Guy Ropars ont trouvé cela en mêlant les connaissances des biologistes au savoir des physiciens, notamment d'Augustin Fresnel qui imagina, vers 1820, les lentilles des phares finistériens du Créac'h ou de Penmarc'h.

Et nos Vikings sans lunettes ni filtre bleu ? « Avec de l'entraînement, on peut voir la polarisation du ciel à l'oeil nu. Peut-être avions-nous cette capacité et l'avons-nous perdue ou pas développée. Le poulpe, lui, en a besoin pour bien voir ses proies dans l'eau. »

Gilles KERDREUX.  Ouest-France  

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Le Télégramme
31 juillet 2010
Vision humaine. Le sixième sens retrouvé

Deux chercheurs bretons, spécialistes de la physique des lasers, viennent d'établir comment l'oeil était sensible à la polarisation de la lumière. En collaboration avec deux scientifiques américains, ils ont mis le doigt sur un «sixième sens» jusqu'alors ignoré. Ou oublié.

 

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Albert Le Floch : " observez un coin de ciel bleu à travers un verre polarisant , tournez-le et le ciel devient noir " , photo A.L.B.

Disons-le tout de suite, ce sixièmesens-là n'a rien à voir avec Bruce Willis, le paranormal ou la science-fiction. Les très sérieux physiciens Albert Le Floch et Guy Ropars (*), qui se sont amusés à baptiser ainsi leur découverte, admettent d'ailleurs très volontiers qu'il s'agit en fait d'une troisième propriété de la vision humaine. C'est moins sensationnel mais ce n'est quand même pas rien de découvrir - et d'expliquer - que l'oeil de l'homme n'est pas seulement sensible à l'intensité de la lumière et aux couleurs mais aussi à la polarisation. L'existence de la polarisation, cette «orientation» de la lumière émanant de certaines sources, est attestée depuis belle lurette.

Les abeilles et les poulpes
«Il y a quarante ans, un chercheur autrichien a révélé que c'est cette propriété qui permettait aux abeilles de se diriger et aux poulpes de communiquer entre eux en variant la polarisation sur leur front», raconte Albert Le Floch. «Mais, si les bestioles sont sensibles à la polarisation, ce n'est pas le cas pour nous». Sauf à se munir de lunettes noires à verres polarisants, «ce qui permet à chacun de se livrer à quelques expériences amusantes», poursuit le scientifique. «Il suffit d'incliner la tête ou de tourner le verre de lunette tenu à la main, et l'on voit progressivement s'éteindre l'écran plat du téléviseur ou de l'ordinateur», explique-t-il. «De la même manière, on peut aussi assombrir le ciel bleu jusqu'à ce qu'il devienne complètement noir. Sur le ciel gris, on peut faire apparaître un dessin aux allures de noeud papillon». Cette bizarrerie est due aux cônes, ces cellules photosensibles de la rétine. «Il y a un trou dans les cônes bleus, ce qui fait que l'oeil humain réagit à la polarisation du bleu», poursuit le physicien.

Le talent oubliédes Vikings
Pourquoi faut-il des lunettes de soleil pour y être sensible? «C'est sans doute un talent que nous avons oublié, faute de l'utiliser», répond Albert Le Floch. «D'ailleurs, avec de l'entraînement, on peut discerner à l'oeil nu les effets de la polarisation. Peut-être les navigateurs vikings savaient-ils exploiter cette perception, il y a plus de mille ans, lorsqu'ils traversaient l'Atlantique. Les anciennes sagas font état d'une pierre de soleil. Ce pourrait être le spath d'Islande, une calcite qui a des propriétés comparables à celles des lunettes polaroïd: par temps couvert, l'effet polarisant est maximum à 90° du soleil dont on peut alors connaître la direction, ce qui permet de s'orienter sans boussole». Peut-être la découverte bretonne trouvera-t-elle des applications en matière d'orientation. «On imagine aussi que la polarisation pourrait être utilisée pour communiquer, comme le font les poulpes avec leurs cristaux liquides», ajoute Albert Le Floch. «Et puis, on peut espérer que des recherches pourraient permettre des avancées médicales sur certaines altérations de la vision».

* Albert Le Floch et Guy Ropars sont chercheurs au laboratoire de physique des lasers de Rennes 1 et au laboratoire de chimie et photonique moléculaires, une unité CNRS de l'université européenne de Bretagne. Leurs travaux ont été publiés dans la revue scientifique américaine Vision Research.

  • Alain Le Bloas
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